(APOLOGIE DE LA) MAIN ET (CRITIQUE DES) ENGRENAGES

Lecture parallèle de deux ouvrages : d’un côté, La vie solide d’Arthur Lochmann, sous-titré « La charpente comme éthique du faire ; de l’autre, Hommes et engrenages du romancier Ernesto Sabato, quant à lui sous-titré  » Réflexions sur l’argent, la raison et l’effondrement de notre temps », et préfacé par le critique littéraire Juan Asensio (tenant le blog Stalker).

La vie solide, tout d’abord : allusion, évidemment, à la « vie liquide », expression par laquelle Zygmunt Bauman caractérisait la seconde modernité, celle qui change si vite que les modes d’action n’ont guère le temps de se figer en routines, en habitudes, en tournemains. Tout au contraire, le monde du bois, et spécialement de la charpente, exige la patience d’un long apprentissage, à même la nature, ses matières, ses caprices météorologiques, à même les constructions humaines, leur diversité, leur singularité, leur génie propre. Dans l’activité, main, oeil et cerveau forment les indissociables maillons d’une même chaîne, celle de l’être qui s’éprouve dans le faire ; dans l’activité, l’être humain réalise en outre qu’il n’est rien sans l’outil, qu’il est un animal essentiellement technique, que son rapport au monde est tissé de médiations. Bref, la charpente, comme les autres métiers de l’artisanat, constitue un salutaire retour au réel qui contraste avec l’abstraction généralisée du mode de production capitaliste.

« Qu’est-ce qui distingue les savoirs traditionnels des techniques modernes inventées en bureau d’études et testées en laboratoire ? se demande Arthur Lochmann (page 137). C’est que la tradition est l’accumulation de réflexions et d’expérimentations validées par l’épreuve du temps. Le propre des savoirs techniques de la charpente, ceux-là même qui se transmettent sur un chantier, c’est de reposer sur une base empirique, d’avoir résisté au filtre des ans ».

C’est précisément d’un tel savoir-faire, de son accumulation séculaire, que nous prive la révolution industrielle, qui retire la technique des mains des ouvriers, qui auparavant oeuvraient, pour le confier aux bras mécaniques des machines et des automates. Pour Ernesto Sabato, ce bouleversement anthropologique se trouve directement à l’origine de l’effondrement des sociétés modernes : devenu un espace abstrait appréhendé par les seules mathématiques, prenant pour horizon la programmation intégrale de la vie sociale et spirituelle, faisant de la technologie un nouveau fétiche, notre monde devient proprement invivable, car nihiliste et vidé de sens.

Mais « quel sens pourrait revêtir une Société Future où l’on serait parvenu à éliminer les émotions et les sentiments? Il est faux de dire que l’homme désire la pensée objective et désintéressée; ce qu’il veut, c’est la connaissance tragique, qui ne s’acquiert pas seulement avec la raison mais aussi avec la passion de la vie. L’homme se rebelle contre le général et l’abstrait, contre le principe de contradiction: il est et il n’est pas, il est saint et il est démon, il aime et il hait, il est petit et en même temps grand d’accomplissements magnifiques » (pages 101 et 102).

L’enfer de la positivité enfin réalisée, l’élimination de la condition tragique de l’être humain…voilà l’avenir radieux que la charpente et l’expérience de l’être qu’elle engage promettent d’esquiver.

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