BYUNG-CHUL HAN (SUITE ET FIN)

Trois ouvrages qui, de façon tout à fait logique, s’inscrivent dans les pas des réflexions menées par les précédents. Qu’il s’agisse de cette nouvelle forme de gouvernementalité des populations, la psychopolitique (thème déjà abordé par Bernard Stiegler sous l’appellation de « psychopouvoir »), de la transparence que Jean Baudrillard avait déjà rendue transparente, ou encore de la révolution numérique qui substitue le doigt à la main, Han poursuit minutieusement, à chaque reprise, son entreprise de dévoilement de la société intégralement positive dans lequel nous avons chu.

 

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LA SOCIÉTÉ DE LA FATIGUE / LE DÉSIR – DEUX OUVRAGES DE BYUNG-CHUL HAN

Je parlais dans mon précédent billet de cette toute fraîche et bien belle découverte qu’est pour moi ce philosophe coréen, Byung-Chul Han. Eh bien, la lecture des deux ouvrages suivants (dans l’ordre chronologique, c’est ainsi que je procède pour m’imprégner de la pensée d’un auteur) tend à confirmer  cette hypothèse.

S’attarder auprès des choses afin d’humer Le parfum du temps, titre du précédent ouvrage commenté sur ce blog, requiert la reconnaissance d’une négativité fondamentale, d’une distance aux choses et aux hommes qui permette de les apprécier en s’en rapprochant. Pas de proximité, en effet, sans un éloignement préalable; pas de positivité qui ne soit le fruit du travail souterrain d’une négativité.

Que se passe-t-il alors à l’époque de la positivité absolue, de « la positivisation générale de la société » (La société de la fatigue, page 27)? Se développent un ensemble de maladies – dépression, burn-out, troubles de l’hyperattention -, qualifiées par l’auteur d' »infarctus neuronaux », qui procèdent non plus d’une résistance du réel ou d’autrui, mais d’une hypertrophie du moi :

En revanche, la maladie dépressive, dont souffre le sujet performant aujourd’hui, n’est précédée d’aucune relation ambivalente conflictuelle entretenue avec un autre dont on aurait été séparé. Aucune dimension d’altérité n’est impliquée. Le coresponsable de la dépression, à laquelle aboutit fréquemment le burn-out, c’est plutôt le rapport exagéré entretenu avec soi, sur-contrôlé, excessif, un rapport qui adopte des caractéristiques destructrices. Le sujet performant, épuisé, dépressif, est en même temps usé par lui-même. Il est fatigué, épuisé de lui-même, de la guerre qu’il mène contre-lui même. Incapable de sortir de lui-même, d’être dehors, de se fier à autrui, au monde, il s’acharne sur lui-même, ce qui aboutit, paradoxalement, à creuser et vider le Soi. Le sujet s’use comme dans une roue de hamster qui tourne toujours plus vite sur elle-même. (La société de la fatigue, p. 20-21)

C’est alors que le second livre, qui met en miroir l’Eros et la pornographie, prend son sens. Car l’amour, selon Han, se définit justement par la prise en compte d’une altérité non assimilable au Même de l’obscène.

 

 

LE PARFUM DU TEMPS. ESSAI PHILOSOPHIQUE SUR L’ART DE S’ATTARDER SUR LES CHOSES – BYUNG-CHUL HAN

Délicieuse surprise que ce philosophe coréen officiant en Allemagne, à Berlin, à l’Ecole des Beaux Arts – je veux parler de Byung-Chul Han – dont la lecture m’a été conseillée, une fois n’est pas coutume et il convient de le pointer, par un directeur des ressources humaines sympathique et cultivé, en l’occurence celui des Hôpitaux Necker de Paris: Frédéric Spinhirny. Grâce lui en soit rendue !

Délicieuse surprise donc que cette méditation sur le temps, la durée, la contemplation, le séjour auprès des choses, que la métaphore du parfum, charriant pour Han les effluves de l’encens chinois – qui, contrairement au sablier occidental mesure le temps sans s’écouler mais en laissant son empreinte olfactive -, conduit à son point exquis : l’attention portée à la délicate présence du monde plutôt que l’action engagée dans la fugacité de l’histoire.

On ne s’étonnera donc pas de retrouver, sous la plume de notre philosophe, les fulgurations de Nietzsche, qui ne laissait pas de ridiculiser l’agitation du dernier homme, mais aussi les chemins de Heidegger, dont l’auteur note à juste le titre le mouvement circulaire et les allures d’aller et de retour qui forment le ronde du monde. Se dissimule derrière ces philosophes modernes le souvenir du monde grec, celui du mythe et d’Homère, celui de Platon, d’Aristote et de la philosophie, celui de Plotin et du néoplatonisme. Lisez plutôt (page 69)!

La « jouissance » immédiate est incapable de voir le beau car la beauté d’une chose n’apparaît que « plus tard » dans la lumière d’une autre chose, dans la signifiante d’une réminiscence. Le beau est redevable de son existence à une durée, à une réunion contemplative. L’éclat et le charme du moment ne sont pas beaux, ils sont une lueur, une phosphorescence des choses. … Ce n’est qu’en s’attardant de manière contemplative sur les choses, voire en étant dans une retenue ascétique que celles-ci dévoilent leur beauté, leur essence odorante. Elle est constitué de sédiments temporels phosphorescents.

C’est la raison pour laquelle Han se méfie de nos temps qui, à force de privilégier la vie active, c’est-à-dire le travail et l’utilité, aboutissent à l’anéantissement de la durée, à la compression du temps en instant, à une dyschronie qui empêchent de s’attarder auprès des choses, de leur densité, de leur lourdeur. La modernité est légère, alors qu’elle s’est pourtant bâtie sur le principe de gravité qu’il serait bien expédient d’étendre au temps (« gravité temporelle ») et aux mots (« gravité sémantique »).

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APPROCHE DE LA CRITICITÉ (PHILOSOPHIE, CAPITALISME, TECHNOLOGIE) – JEAN VIOULAC

Jean Vioulac publie en 2018 son cinquième ouvrage intitulé Approche de la criticité et sous-titré Philosophie, capitalisme, technologie. À le lire encore une fois et à en éprouver tant d’admiration intellectuelle, il en ressort une certitude : ce philosophe de 47 ans, malgré ou en raison de sa discrétion médiatique, fait assurément partie des grandes figures de la pensée française contemporaine, et le Grand Prix de Philosophie qu’il reçut de l’Académie Française en 2016 fut tout sauf usurpé.

Vioulac poursuit ici son travail de déconstruction de la logique totalitaire contemporaine qu’il impute à la naissance de la philosophie assimilée au règne de l’idéalité qui se prolonge dans l’abstraction du travail et de la valeur dans le système capitaliste, suprême déni de la réalité communautaire de l’activité humaine. Dans la lignée de ses publications antérieures, la richesse de son analyse provient de sa connaissance très fine de grands penseurs, Tocqueville, Marx, Nietzsche, Husserl, Heidegger, qu’il articule avec brio pour mettre en exergue les liens entre argent, technique, démocratie et métaphysique.

Mais les deux premiers chapitres d’Approche de la criticité introduisent une nouveauté par rapport aux ouvrages précédents : tout d’abord, une discussion magistrale de l’ébranlement ontologique que fut la physique quantique qui entérina définitivement le passage de la science métaphysique à la science expérimentale (être capable de prévoir sans en connaître les causes) ; puis une analyse en profondeur de ce nouveau mode de gouvernementalité qu’est la cybernétique qui éclipse de façon péremptoire l’outil au profit de la machine. De ce point de vue, physique quantique et cybernétique se trouvent au cœur de la situation critique contemporaine, et l’analyse que propose Jean Vioulac s’avère tout à fait précieuse afin de mieux saisir les connexions entre la technique contemporaine et le néolibéralisme.

 

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À LIRE D’URGENCE : LA SILICONISATION DU MONDE PAR ERIC SADIN

Le philosophe Éric Sadin poursuit, avec La siliconisation du monde, son œuvre de critique de l’emprise technologique déjà bien entamée avec ses précédents ouvrages : Surveillance globale en 2009, La société de l’anticipation en 2011, L’humanité augmentée en 2013 et La vie algorithmique en 2015. Dans ce dernier opus, l’auteur se penche sur le berceau de la société de l’information et de la communication et les origines de la convergence des technologies (convergence connue sous l’acronyme de NBIC pour Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique et sciences Cognitives) : la Californie et plus particulièrement la Silicon Valley qui, sous le soleil radieux du Pacifique, actualisèrent le mythe fondateur, de facture essentiellement eschatologique, de l’Amérique en forgeant dès les années 1930 le nouveau millénarisme d’un techno-libéralisme de sable : « L’Esprit de la Silicon Valley engendre une colonisation – une siliconisation. Une colonisation d’un genre nouveau, plus complexe et moins unilatérale que ses formes antérieures, car une de ses caractéristiques principales, c’est qu’elle ne se vit pas comme une violence subie, mais comme une aspiration ardemment souhaitée par ceux qui entendent s’y soumettre » (page 24).

Mais de quel « Esprit » est-il question ? Celui de San Francisco assurément, c’est-à-dire de Saint François d’Assise qui, au XIIe siècle, délaissa l’institution et le magistère pour vivre sa foi dans l’immédiateté et la transgression aux marges de l’Église. C’est ainsi que les rebelles de la contre-culture américaine et californienne des années 1960 furent les innovateurs, les « makers », des années 1980 qui donnèrent à la gouvernementalité cybernétique son impulsion initiale et contribuèrent à l’édification de son emprise planétaire. Car tel est bien, au fond, l’enjeu de l’ouvrage d’Éric Sadin : mettre en évidence les multiples boucles de rétroaction, celles des algorithmes et du management, qui ne laissent pas de tourner, sans fin, encore et encore, et enserrent et encapsulent quotidiennement nos vies pour former, à n’en point douter, le puissant moteur d’un « soft-totalitarisme numérique » (page 119).

 

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SOUVERAINETÉ ET DÉSORDRE POLITIQUE – GUILHEM GOLFIN

S’il est un lieu commun que partagent aujourd’hui bon nombre d’observateurs de la vie politique, c’est que l’échiquier serait désormais partagé entre les tenants du mondialisme, c’est-à-dire d’une France se fondant dans les mécanismes de la régulation européenne et globale, et les défenseurs du souverainisme qui en appellent à ce que notre pays reprenne son destin en main. L’ouvrage de Guilhem Golfin, Souveraineté et désordre politique, tombe à pic pour remettre en cause cette dichotomie aporétique qui, au fond, met en scène les deux faces d’une même médaille : « La marque de notre époque est l’incapacité structurelle où nous sommes d’échapper à ce qui se révèle être une opposition dialectique stérile » (p. 13), écrit ainsi l’auteur.

Mais sur quels arguments cette affirmation peut-elle reposer ? Golfin retrace la généalogie du concept de souveraineté pour montrer d’une part que cette dernière ne peut servir de fondement au politique, et d’autre part que sa thématisation moderne, sous la plume de Jean Bodin dans les Six livres de la République (1576), conduit à une inversion perverse de l’autorité et du pouvoir. En effet, le terme « souveraineté » est une traduction du latin auctoritas superlativa, et renvoie de ce point de vue à la légitimité alors que le pouvoir désigne les capacités d’action. Avec Bodin se produit le renversement lors duquel le pouvoir et l’autorité fusionnent – c’est l’action en tant que telle, et non plus la garantie de l’action, qui devient légitime – : le souverain ne sera plus celui qui rend la justice et attribue à chacun la part qui lui revient, mais l’artisan et le démiurge des lois.

Quelles sont alors les conséquences de l’avènement de cette souveraineté proprement moderne ? Se fondant sur le pouvoir d’agir, cette conception conduit à abandonner toute idée de cause finale, c’est-à-dire à perdre de vue le bien commun. Des lois, certes, pour quoi faire ?, pourrait-on dire en paraphrasant ce que Nietzsche puis Bernanos écrivirent à propos de la liberté. C’est la raison pour laquelle Golfin peut affirmer que la souveraineté, contre toute apparence, conduit au désordre politique.

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