BYUNG-CHUL HAN (SUITE ET FIN)

Trois ouvrages qui, de façon tout à fait logique, s’inscrivent dans les pas des réflexions menées par les précédents. Qu’il s’agisse de cette nouvelle forme de gouvernementalité des populations, la psychopolitique (thème déjà abordé par Bernard Stiegler sous l’appellation de « psychopouvoir »), de la transparence que Jean Baudrillard avait déjà rendue transparente, ou encore de la révolution numérique qui substitue le doigt à la main, Han poursuit minutieusement, à chaque reprise, son entreprise de dévoilement de la société intégralement positive dans lequel nous avons chu.

 

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APPROCHE DE LA CRITICITÉ (PHILOSOPHIE, CAPITALISME, TECHNOLOGIE) – JEAN VIOULAC

Jean Vioulac publie en 2018 son cinquième ouvrage intitulé Approche de la criticité et sous-titré Philosophie, capitalisme, technologie. À le lire encore une fois et à en éprouver tant d’admiration intellectuelle, il en ressort une certitude : ce philosophe de 47 ans, malgré ou en raison de sa discrétion médiatique, fait assurément partie des grandes figures de la pensée française contemporaine, et le Grand Prix de Philosophie qu’il reçut de l’Académie Française en 2016 fut tout sauf usurpé.

Vioulac poursuit ici son travail de déconstruction de la logique totalitaire contemporaine qu’il impute à la naissance de la philosophie assimilée au règne de l’idéalité qui se prolonge dans l’abstraction du travail et de la valeur dans le système capitaliste, suprême déni de la réalité communautaire de l’activité humaine. Dans la lignée de ses publications antérieures, la richesse de son analyse provient de sa connaissance très fine de grands penseurs, Tocqueville, Marx, Nietzsche, Husserl, Heidegger, qu’il articule avec brio pour mettre en exergue les liens entre argent, technique, démocratie et métaphysique.

Mais les deux premiers chapitres d’Approche de la criticité introduisent une nouveauté par rapport aux ouvrages précédents : tout d’abord, une discussion magistrale de l’ébranlement ontologique que fut la physique quantique qui entérina définitivement le passage de la science métaphysique à la science expérimentale (être capable de prévoir sans en connaître les causes) ; puis une analyse en profondeur de ce nouveau mode de gouvernementalité qu’est la cybernétique qui éclipse de façon péremptoire l’outil au profit de la machine. De ce point de vue, physique quantique et cybernétique se trouvent au cœur de la situation critique contemporaine, et l’analyse que propose Jean Vioulac s’avère tout à fait précieuse afin de mieux saisir les connexions entre la technique contemporaine et le néolibéralisme.

 

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À LIRE D’URGENCE : LA SILICONISATION DU MONDE PAR ERIC SADIN

Le philosophe Éric Sadin poursuit, avec La siliconisation du monde, son œuvre de critique de l’emprise technologique déjà bien entamée avec ses précédents ouvrages : Surveillance globale en 2009, La société de l’anticipation en 2011, L’humanité augmentée en 2013 et La vie algorithmique en 2015. Dans ce dernier opus, l’auteur se penche sur le berceau de la société de l’information et de la communication et les origines de la convergence des technologies (convergence connue sous l’acronyme de NBIC pour Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique et sciences Cognitives) : la Californie et plus particulièrement la Silicon Valley qui, sous le soleil radieux du Pacifique, actualisèrent le mythe fondateur, de facture essentiellement eschatologique, de l’Amérique en forgeant dès les années 1930 le nouveau millénarisme d’un techno-libéralisme de sable : « L’Esprit de la Silicon Valley engendre une colonisation – une siliconisation. Une colonisation d’un genre nouveau, plus complexe et moins unilatérale que ses formes antérieures, car une de ses caractéristiques principales, c’est qu’elle ne se vit pas comme une violence subie, mais comme une aspiration ardemment souhaitée par ceux qui entendent s’y soumettre » (page 24).

Mais de quel « Esprit » est-il question ? Celui de San Francisco assurément, c’est-à-dire de Saint François d’Assise qui, au XIIe siècle, délaissa l’institution et le magistère pour vivre sa foi dans l’immédiateté et la transgression aux marges de l’Église. C’est ainsi que les rebelles de la contre-culture américaine et californienne des années 1960 furent les innovateurs, les « makers », des années 1980 qui donnèrent à la gouvernementalité cybernétique son impulsion initiale et contribuèrent à l’édification de son emprise planétaire. Car tel est bien, au fond, l’enjeu de l’ouvrage d’Éric Sadin : mettre en évidence les multiples boucles de rétroaction, celles des algorithmes et du management, qui ne laissent pas de tourner, sans fin, encore et encore, et enserrent et encapsulent quotidiennement nos vies pour former, à n’en point douter, le puissant moteur d’un « soft-totalitarisme numérique » (page 119).

 

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SOUVERAINETÉ ET DÉSORDRE POLITIQUE – GUILHEM GOLFIN

S’il est un lieu commun que partagent aujourd’hui bon nombre d’observateurs de la vie politique, c’est que l’échiquier serait désormais partagé entre les tenants du mondialisme, c’est-à-dire d’une France se fondant dans les mécanismes de la régulation européenne et globale, et les défenseurs du souverainisme qui en appellent à ce que notre pays reprenne son destin en main. L’ouvrage de Guilhem Golfin, Souveraineté et désordre politique, tombe à pic pour remettre en cause cette dichotomie aporétique qui, au fond, met en scène les deux faces d’une même médaille : « La marque de notre époque est l’incapacité structurelle où nous sommes d’échapper à ce qui se révèle être une opposition dialectique stérile » (p. 13), écrit ainsi l’auteur.

Mais sur quels arguments cette affirmation peut-elle reposer ? Golfin retrace la généalogie du concept de souveraineté pour montrer d’une part que cette dernière ne peut servir de fondement au politique, et d’autre part que sa thématisation moderne, sous la plume de Jean Bodin dans les Six livres de la République (1576), conduit à une inversion perverse de l’autorité et du pouvoir. En effet, le terme « souveraineté » est une traduction du latin auctoritas superlativa, et renvoie de ce point de vue à la légitimité alors que le pouvoir désigne les capacités d’action. Avec Bodin se produit le renversement lors duquel le pouvoir et l’autorité fusionnent – c’est l’action en tant que telle, et non plus la garantie de l’action, qui devient légitime – : le souverain ne sera plus celui qui rend la justice et attribue à chacun la part qui lui revient, mais l’artisan et le démiurge des lois.

Quelles sont alors les conséquences de l’avènement de cette souveraineté proprement moderne ? Se fondant sur le pouvoir d’agir, cette conception conduit à abandonner toute idée de cause finale, c’est-à-dire à perdre de vue le bien commun. Des lois, certes, pour quoi faire ?, pourrait-on dire en paraphrasant ce que Nietzsche puis Bernanos écrivirent à propos de la liberté. C’est la raison pour laquelle Golfin peut affirmer que la souveraineté, contre toute apparence, conduit au désordre politique.

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ELOGE DU CARBURATEUR – MATTHEW CRAWFORD

« Eloge du carburateur »: le titre fait référence à la passion et au métier de l’auteur, la mécanique. Mais le sous-titre, quant à lui, pointe directement vers la finalité de l’ouvrage : « Essai sur le sens et la valeur du travail ». C’est dire qu’il s’agit là d’une lecture plus que salutaire par les temps qui courent et dont les chiffres suivants donnent une image saisissante :

  • seuls 11% des salariés se disent impliqués dans leur travail.
  • 90% des salariés sont en cours de reconversion ou y pensent.
  • 25% des créations d’entreprise artisanale sont le fait de diplômés d’un Master 2 (Ecoles de commerce et Sciences Po principalement).

Et l’auteur de pointer vers la cause du malaise : le management scientifique, c’est-à-dire l’ensemble de connaissances accumulées depuis plus d’un siècle qui se trouve enseigné dans les écoles de commerce et les universités. Reformulons : plutôt que de se demander quel management pourrait favoriser l’implication des salariés dans leur travail, ne faudrait-il pas, toutes affaires cessantes, arrêter de poser cette question et réfléchir à une organisation du travail qui ne procède plus du corpus managérial.

Pourquoi donc? Car le management, en son essence même, dématérialise le travail. Il y a un siècle, la division du travail envahissait aussi bien les usines que les bureaux et empêchaient les hommes de s’approprier l’ensemble de la production. La société de consommation fut alors la compensation de cette aliénation. De nos jours, c’est le raisonnement par « compétences » et « modes opératoires » qui prive l’activité de sa concrétude. D’où les corollaires : perte du sentiment de soi, abaissement intellectuel, dégradation du sens éthique.

Bref, une lecture simple, accessible, mais incontournable.

 

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CONTRE LE TRAVAIL – GIUSEPPE RENSI

L’ouvrage de Giuseppe Rensi s’offre comme une bouffée d’oxygène à tous ceux qui cherchent à donner du sens à la civilisation du travail, la nôtre, mais n’y parviennent guère : car, au lieu de consentir à un injustifié sentiment de culpabilité, il conviendrait plutôt de réfléchir à l’impossibilité logique d’une telle tâche. Pour le philosophe, en effet, le paradoxe fondamental s’énonce de la façon suivante : « Le travail est esclavage. La nécessité du travail est immuable. Par conséquent, l’esclavage est et sera et devra être immuable. Face à cette vérité, que l’esprit grec avait déjà clairement perçue et énoncée, il n’est pas d’issue » (page 122).

Pourquoi le travail serait-il esclavage ? Une première raison relève de la nécessité : pour satisfaire nos besoins, il nous faut soit produire les biens fondamentaux, soit nous les procurer par le biais de l’échange et donc de la monnaie ; ce qui, dans les deux cas assigne l’individu, son corps et son cerveau, à une activité utile de transformation nommée « travail ». Or, et c’est ici une seconde raison qui entre en scène, le développement de l’homme par des activités inutiles que Rensi regroupe sous le terme générique de « jeu » : le jeu à proprement parler, mais également l’art, la contemplation, la science, etc., toutes acticités qui trouvent leur fin en elles-mêmes sans se soumettre à une cause finale extrinsèque. Cela signifie que le temps passé à travailler nuit à l’épanouissement de l’homme, puisque travailler et jouer ne peuvent prendre place en même temps. Il faut bien alors en conclure que le travail est esclavage, mais un esclavage nécessaire donc éternel car il répond à l’exigence de satisfaction de nos besoins fondamentaux.

Fort de ce raisonnement, l’auteur s’en prend alors aux révolutionnaires qui croient pouvoir anoblir le travail en le libérant des contraintes capitalistes. Illusion ! Que faire ?, demanderont alors les pragmatiques ? « Restituer au travail, ne serait-ce qu’une partie, de sa valeur spirituelle ne sera possible qu’en désagrégeant et en détruisant la société actuelle, en la simplifiant de sorte à revenir à l’économique villageoise et à des formes d’artisanat » (page 94). Telle est l’incontournable condition, pour Rensi, d’un travail qui pourrait être l’occasion, pour le travailleur, d’une activité créatrice et par conséquent dotée de sens.

 

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MAINTENANT par le COMITÉ INVISIBLE

Emmanuel Joseph Sieyès publie en 1789 une brochure intitulé Qu’est-ce que le Tiers État ? qui allait exercer une influence considérable sur les révolutionnaires. L’abbé y introduit une distinction entre le pouvoir constituant et le pouvoir constitué, celui-là primant, ontologiquement et chronologiquement, sur celui-ci. Pourtant, l’histoire semble montrer, c’est en tout cas ce que prétend Antonio Negri dans son Le pouvoir constituant paru en 1997, que les penseurs et les acteurs recouvrent trop vite le pouvoir constituant par le pouvoir constitué, neutralisant alors la force révolutionnaire du premier par le conservatisme du second. C’est pourquoi la démocratie, pour remettre en cause l’ordre établi, doit sans cesse revenir se régénérer auprès de cette source vive qu’est le pouvoir constituant.

D’aucuns pourront reprocher à Negri de négliger ceci : à savoir que cette priorité accordée au pouvoir constituant ouvre la porte au pouvoir constitué. En effet, s’il y a du constituant, c’est qu’il peut y avoir du constitué ; s’il y a une procédure, c’est qu’elle peut déboucher sur un produit et un ordre. C’est tout l’enjeu du dernier ouvrage du Comité invisible, intitulé Maintenant, qui défend la thèse selon laquelle le pouvoir destituant doit damner le pion au couple pouvoir constituant/pouvoir constitué : « Là où la logique constituante vient s’écraser sur l’appareil du pouvoir dont elle entend prendre le contrôle, une puissance destituante se préoccupe plutôt de lui échapper, de lui retirer toute prise sur elle, à mesure qu’elle gagne en prise sur le monde qu’à l’écart elle forme. […] Ainsi donc, là où les constituants se placent dans un rapport dialectique de lutte avec ce qui règne pour s’en emparer, la logique destituante obéit à la nécessité de s’en dégager » (p. 76). Destituer le monde, c’est ainsi ne pas lui accorder le statut de l’institution ; en d’autres termes, le véritable révolutionnaire ne combat point l’ordre en place, mais plutôt le besoin d’ordre, ou encore sa substance ; c’est la raison pour laquelle il expérimente des formes de vie, y compris et surtout celles qui prennent place dans la lutte des manifestations, l’agitation des émeutes et la violence des casses.

 

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PENSER LE TRAVAIL AVEC SIMONE WEIL – EMMANUEL GABELLIERI

Cadeau de l’auteur, cet ouvrage qui extrait de sa thèse, Être et don chez Simone Weil, les problématiques liées au travail. Je ne peux que recommander la lecture de cet ouvrage accessible mais ô combien fondamental : il témoigne en effet qu’il est bien d’autres manières de penser l’activité humaine que le paradigme managérial nord-américain. Emmanuel Gabellieri  introduit plus particulièrement une filiation entre la pensée de Simone Weil et la tradition des coopératives issue de Proudhon. Stimulant !

Illustration par cette citation de S. Weil : « La seule sagesse consiste à savoir qu’il y a un monde, c’est-à-dire une matière que le travail seul peut changer et que, l’esprit excepté, il n’y a rien d’autre ».

 

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