Heidegger et la question du Management

Dans un article de Jean Vioulac, intitulé « L’émancipation technique », qui fait partie du numéro « Le problème technique » de la revue Esprit (mars 2017), je note cette référence à mon ouvrage « Heidegger et la question du Management ».
 
Je renvoie pour les curieux à cette présentation sous forme d’entretien (en deux parties) que l’on trouve sur l’excellent site Actu Philosophia : http://www.actu-philosophia.com/spip.php?article684, ou à cette note que Francis Moury fit paraître sur Stalker, le non moins excellent site de Juan Asensio: http://www.juanasensio.com/archive/2016/04/06/heidegger-et-la-question-du-management-baptiste-rappin-francis-moury.html.

« Heidegger et la question du Management » : recension dans la revue Connexions

Parue dans la revue Connexions, numéro 105 (pages 201-202), cette note de lecture sans concession d’Emmanuel Diet: 

 

Emmanuel Diet À propos de…

Baptiste Rappin

Heidegger et la question du management, Nice, Les éditions Ovadia, 2015

 

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Engagé dans une pensée philosophique du management, Baptiste Rappin, maître de conférences à l’iae de Metz (université de Lorraine), propose sous le titre Heidegger et le management un questionnement ontologique du devenir de la modernité sous le règne de la cybernétique. Appuyé d’abord sur les formulations d’Heidegger sur l’arraisonnement du monde par la technique et l’analyse du Gestell, l’auteur procède à une remise en cause radicale de la modernité et de son asservissement à l’ étant dans l’oubli de l’être. Il cite et reprend à son compte nombre de citations du penseur de la Forêt Noire qui s’avèrent, de manière surprenante, une identification et une critique précoces et pertinentes de la planétarisation et du règne de la cybernétique. Si B. Rappin choisit de passer sous silence que la juste remise en cause du consumérisme, de la technique, de la technologie et de l’américanisation du monde trouve son origine dans un contexte et une perspective pour le moins problématiques – l’adhésion jamais reniée du philosophe allemand à l’idéologie nazie –, il relit et commente l’ ensemble de l’ œuvre du philosophe avec une grande intelligence. Ce qui, pourtant, à mon avis du moins, ne lève aucunement les ambiguïtés et les compromissions de la pensée heideggérienne telles qu’Emmanuel Faye notamment a su les dévoiler. Il n’est par ailleurs que trop clair que le verbiage heideggérien, son usage à proprement parler délirant de l’étymologie et du charcutage des signifiants a surtout servi de machine de guerre idéologique contre l’emprise de la pensée marxiste. Quiconque a fait un peu sérieusement du grec ancien et de l’allemand et surtout a le souci de la réalité vécue par les humains se trouve en fait très embarrassé par le jargon méta- physique d’une ontologie qui retranscrit dans d’ineffables et très mystiques dé- voilements (!) l’errance douloureuse du Dasein pris dans le souci de son être pour-la-mort… L’abstraction métaphysique est ici, selon moi, tout autant que la bêtise positiviste, meurtre de la pensée.

Heureusement, B. Rappin ne se laisse pas enfermer dans ces grotesques et vides jaculations ; bien au contraire, au fil de son ouvrage, sa très vaste culture parcourt l’histoire de la philosophie, de la science, de la technique et du management. Avec parfois de très hardis mais suggestifs rapprochements. Des sophistes, Platon et Plotin, à G. Deleuze et J. Derrida ou E. Morin, de Taylor à Wiener et aux théoriciens du manage- ment, le texte parcourt l’histoire de la culture occidentale et décrit l’avènement de la planétarisation comme devenir du nihilisme et fin de la métaphysique. De brillantes et savoureuses formulations, d’audacieux rapprochements, de pertinentes allusions viennent donner corps et vie à ce qui, d’un tel discours savant, risquait de s’enfermer dans un académisme scolastique, et il faut même reconnaître que lorsqu’il ne succombe pas à la tentation d’« heideggériser » son propre discours, B. Rappin fait preuve d’un vrai talent de plume et d’une très stimulante pensée qui sait souvent, au détour d’une phrase, remettre en ques- tion nos certitudes doxiques. Mais là encore, la question qui se pose est celle du vertex qui organise le parcours du texte, et notamment de ce qui pourrait bien être dans la référence à l’Être dont la définition comme l’évocation demeurent bien ambiguës, un refus de l’histoire réelle, des souffrances et des combats des humains en leur finitude : quel sens peut bien avoir une lecture métaphysique du management ? Quelle sociodicée ou quelle théodicée s’agit-il de promouvoir par cette riche et complexe réflexion ? Qu’en est-il aujourd’hui, dans la réalité des pratiques, des relations entre la sophistique et la philosophie ? Est-il légitime, au mépris de l’histoire et des systèmes de pouvoir et de savoir, de lire aussi simplement la complexité du réel contemporain avec les mots, les concepts et les représentations de l’ A ntiquité grecque ? L’étymologie est-elle la clé de la pensée ? « Nous croirons en Dieu tant que nous croirons à la grammaire », écrivait F. Nietzsche, et la philologie qu’il appelait de ses vœux était d’abord interprétation critique et généalogique. De ce point de vue, le contresens initial et radical de l’interprétation heideggérienne de la pensée et de l’œuvre nietzschéennes est pour moi une origine essentielle de l’errance philosophique et idéologique du penseur souabe.

La critique philosophique mise en œuvre par B. Rappin en référence à l’œuvre de M. Heidegger, a cependant le grand mérite, outre la masse d’informations sur laquelle elle s’étaye, par exemple lorsqu’elle remet en question les problématiques et conceptualisations de G. Deleuze, J. Derrida, ou E. Morin et interroge les « déconstructions » comme le constructivisme, d’obliger le lecteur à s’interroger sur les évidences controuvées de l’idéologie dominante, ou des révérences académiques obligées et à prendre du recul par rapport aux platitudes du monde du On… On peut cependant, dans le contexte de l’ hypermodernité libérale, demeurer perplexe, malgré ou à cause de la richesse et l’originalité du propos, quant au sens de ce déploiement d’intelligence et de culture, et se demander quelles conséquences éthiques et pratiques la philosophie heideggérienne se trouve légitimer pour la pensée et la pratique du management… En tout cas, dans la lecture de cet ouvrage foisonnant et dérangeant, chacun pourra trouver matière à réflexion et rêverie, ce qui, en nos temps de barbarie, ne saurait être tenu pour négligeable.

Heidegger et la question du Management – Extrait

Le concept d’information précède, dans l’œuvre de Heidegger, la référence à la cybernétique. Quel statut occupe-t-il avant qu’il ne soit systématiquement accouplé à cette dernière ? Les deux premières occurrences se trouvent dans le Principe de raison ; dans le passage suivant, extrait du cours professé en 1955-1956 à l’Université de Fribourg, l’information intervient en lien avec la caractérisation de l’époque comme âge de l’atome qui marque l’ensemble des pans de la culture (théâtre, art, film, radio, littérature, philosophie, foi et religion) de son sceau :

Cette sorte d’ »information », à vrai dire, est, elle aussi, une caractéristique de notre époque. Le mot d’emprunt information est ici plus clair que ses équivalents allemands, pour étant qu’il désigne cette annonce et communication directe de nouvelles qui, en même temps et d’un autre côté, entreprend d’imprimer sans bruit sa marque sur les lecteurs et auditeurs, de les informer.[1]

Puis elle réapparaît cette fois-ci dans la conférence prononcée le 25 mai 1956 au Club de Brême et ensuite le 24 octobre de la même année à l’Université de Vienne :

Information désigne d’abord une communication de nouvelles, aussi rapide, complète, claire et abondante que possible et qui renseigne l’homme d’aujourd’hui sur la mise en sûreté de ses besoins, des quantités qu’ils requièrent et des sources d’approvisionnement. Il en résulte que la conception qui fait du langage un instrument d’information s’impose toujours davantage. Car c’est la définition du langage comme d’un moyen d’information qui seule a fourni la raison suffisante sur laquelle repose la construction des machines à penser et des grandes machines à calculer. Mais, en même temps que l’information informe, c’est-à-dire renseigne, elle in-forme, c’est-à-dire dispose et dirige. L’information, en tant que transmission de nouvelles, est donc aussi le dispositif qui donne à l’homme, à tous les objets et à tous les fonds, une forme telle qu’elle suffise à assurer la domination de l’homme sur la terre et même au-delà de la terre.[2]

En premier lieu, il convient de remarquer que Heidegger choisit de conserver la forme anglo-saxonne du nom commun « information » alors qu’il aurait pu tout aussi bien opter pour une traduction allemande : par exemple, Auskunft. Il y insiste, dans un pléonasme de forme, en lui accolant des guillemets ou en l’écrivant en caractères italiques, et souligne explicitement le caractère d’emprunt du mot. Deux raisons expliquent ce choix significatif. La première renvoie à l’Amérique qui symbolise la domination de la technique planétaire – « l’homme d’aujourd’hui […], cet homme purement américain »[3] – : si, dans l’ordre géopolitique, le monde se partage alors de part et d’autre du rideau de fer et si la guerre froide, nouveau Nomos de la Terre au mitan du XXe siècle, oppose les blocs de l’Ouest et de l’Est, il n’en est pas de même du point de vue du Gestell, ce

phénomène planétaire qui, en Amérique et en Russie, au Japon et en Italie, en Angleterre et en Allemagne, offre des traits absolument identiques quant à sa forme essentielle, mais qui reste singulièrement indépendant de la volonté des individus comme de la manière d’être des peuples, des États, et des civilisations.[4]

La cybernétique, qui doit son existence à une communication entre disciplines scientifiques, c’est-à-dire à ce que l’on nomme aujourd’hui la multidisciplinarité, et qui prône elle-même la circulation maîtrisée de l’information comme facteur clef de succès, s’oppose frontalement à la géopolitique : elle privilégie la gouvernance et la régulation circulaire à l’exercice de la puissance, et l’effondrement de la bipolarité est à considérer non pas comme le succès du monde libre dont la démocratie américaine serait l’exemple, ou comme la victoire du capitalisme sur le communisme, mais comme une étape supplémentaire vers la disparition programmée des souverainetés. La cybernétique, tout d’abord rejetée comme une science bourgeoise et impérialiste, fut progressivement adoptée par les pays du bloc communiste, URSS puis RDA[5], mais aussi par des pays non-alignés tel le Chili d’Allende qui fit appel à Stafford Beer pour mettre en œuvre l’utopie du gouvernement technologique (projet Cybersyn)[6]. Ainsi, de ce point de vue, la propagation de la langue américaine symbolise l’unification du monde sous l’égide du Gestell ; et faut-il préciser que par « langue américaine », il ne faut certes pas entendre l’anglais magnifique de Shakespeare, mais la forme dégradée d’esperanto qu’est le globish, cette langue d’aéroport visant à se faire comprendre de quiconque en quelque point que ce soit de notre monde planétarisé. Conserver la forme américaine du mot information conduit ainsi à mettre en évidence son principal caractère, le pragmatisme :

Ils [les Américains] sont encore ligotés dans une pensée qui, sous le nom de pragmatisme, fait sans doute avancer les opérations et les manipulations techniques, mais barre en même temps le chemin à une réflexion sur ce qui fait le propre de la technique moderne.[7]

[1] PR, p. 93.

[2] Ibid., p. 260.

[3] CF, pp. 27-28.

[4] N I, p. 370.

[5] Jerôme Segal, Le Zéro et l’Un. Histoire de la notion scientifique d’information au 20e siècle, Paris, Éditions Syllepse, 2003, p. 670 sq.

[6] Eden Medina, Cybernetic Revolutionaries. Technology and Politics in Allende’s Chile, Cambridge (Massachussetts, États-Unis) et Londres (Angleterre), The MIT Press, 2011.

[7] « Martin Heidegger interrogé par Der Spiegel », op. cit., p. 266.

 

 

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Une belle note du philosophe Francis Moury à propos de mon ouvrage « Heidegger et la question du Management ». C’est en ligne sur le site du (dernier) critique littéraire Juan Asensio : http://www.juanasensio.com/archive/2016/04/06/heidegger-et-la-question-du-management-baptiste-rappin-francis-moury.html#more

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« Il n’est dès lors pas surprenant que la cybernétique procède à l’unification technique des sciences : elle le fait, bien sûr, par la jacence-au-fond de l’information, mais aussi et surtout par le caractère fractal de l’Organisation qui infiltre, tant à l’image de l’agent secret qu’à celle de l’aiguille qui pénètre notre corps, les différents niveaux de l’étant pour en opérer le recyclage fonctionnel. Par fractalité, nous entendons la reproduction, à tous les échelons d’un objet considéré, de la même structure : les côtes maritimes françaises, les flocons de neige, les nuages ou le brocoli sont des exemples classiques et privilégiés illustrant ce système de poupées russes qui symbolisent l’invariance structurelle malgré le changement de taille. Il en est de même pour « le concept d’organisation dont les éléments sont eux-mêmes de petites organisations »[1], ainsi que se plaît à l’écrire Norbert Wiener : à l’inverse de Galilée qui, dans son ultime œuvre, le Dialogue sur les deux grands systèmes, démontra que le monde ne possède pas cette linéarité qui permettrait la conservation des propriétés dans le changement d’échelle[2], le mathématicien viennois, quant à lui, décida de généraliser l’exception qu’est l’objet fractal pour en faire le modèle de l’univers, du vivant, de la société et de l’individu. »

[1] Norbert Wiener, La cybernétique, op. cit., p. 279.

[2] Cf. Olivier Rey, Une question de taille, Paris, Éditions Stock, « les essais », 2014, ch.V, p. 154 sq.

 

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Heidegger et la question du Management (extrait)

Couverture

Le destin de l’œuvre d’art est de se voir soumise au règne du Kunbtbetrieb, des « affaires culturelles », qui les assignent à résidence dans les musées :

« Les œuvres elles-mêmes se trouvent donc dans les collections et les expositions. Mais sont-elles bien là en tant que les œuvres qu’elles sont ? »[1]

Habitués que nous sommes à parcourir les « organisations culturelles » qui prennent en charge nos « loisirs », nous pensons que le lieu naturel de l’œuvre d’art est le musée, l’exposition permanente ou temporaire. C’est d’ailleurs parce qu’elle est dans un musée que l’œuvre est œuvre d’art : car, enfin, que ne trouve-t-on dans un tel lieu si ce n’est de l’art ? Et pourtant :

« N’y sont-elles pas plutôt en tant qu’objets de l’affairement autour de l’art ? On les met à la portée de la jouissance artistique publique et privée. Des autorités officielles ont soin des œuvres et s’occupent de leur conservation. Critiques d’art et connaisseurs s’en occupent même intensément. Le commerce des objets d’art veille à pourvoir le marché. L’histoire de l’art transforme les œuvres en objets d’une recherche scientifique. Mais, au milieu de tout cet affairement, rencontrons-nous encore les œuvres ? »[2]

Ce n’est donc pas la chose dans l’œuvre qui est donnée, c’est son être-objet. Comme tout étant à l’époque moderne de la métaphysique de la subjectivité, l’œuvre devient objet sous le regard d’un sujet qui s’en rend maître : de son emplacement, de sa restauration, de son utilisation, de sa valeur, etc. Mais l’époque planétaire va plus loin : en son empire l’objectivation devient fonctionnalisation. L’œuvre n’est plus seulement objet – elle l’est encore, assurément –, elle est en sus objet connecté, c’est-à-dire information. Point de passage dans un circuit, structure ouverte en interaction avec son environnement comme l’enseignent aussi bien Umberto Eco que Ludwig van Bertalanffy, indicateur d’un tableau de bord, voyageur qui se rend de musée en musée, l’œuvre subit une opération managériale de désœuvrement qui lui fait perdre son caractère d’œuvre : la fonctionnalisation de la chose est un obstacle à l’éclosion du monde ainsi qu’à l’inscription de l’action humaine dans la stabilité de ce cadre. Pour le dire avec Abraham Moles, cybernéticien convaincu, « la circulation des éléments culturels est la première image d’une sociodynamique de la culture »[3]. À ce titre, c’est la teneur même de l’être, la phénoménalité, qui menace de rompre sous les coups de butoir de l’information :

« Nous vivons à une époque étrange, surprenante et inquiétante. Plus la foule des informations augmente vite, plus l’éblouissement et l’aveuglement pour le phénomène s’accroissent de manière décisive. Pis encore, plus grandit la démesure de l’information, plus diminue la capacité de voir que la pensée moderne est de plus en plus frappée de cécité, qu’elle devient calcul dénué de regard, qu’elle n’a pour seule chance que de compter sur l’effet et, si possible, sur la sensation. »[4]

L’information est ainsi « l’agression la plus violente et la plus dangereuse »[5] contre le λόγος qui recueille l’éparpillement du monde pour en montrer et en faire sentir tout le bouquet. C’est l’essence même de l’homme, cet être qui se tient dans la parole, qui se trouve menacée.

« Or donc, cela, faire une expérience avec la parole, c’est quelque chose d’autre que se procurer des informations sur la langue. De telles informations, la science des langues, la linguistique et la philologie des divers idiomes, la psychologie et la philosophie du langage les mettent à notre disposition, et dans une telle accumulation que personne ne peut les embrasser d’un seul coup d’œil. Depuis peu, la recherche scientifique et philosophique sur les langues visent toujours plus résolument à produire ce que l’on nomme la « métalangue ». […] la métalinguistique est la métaphysique de la technicisation universelle de toutes les langues en un seul instrument, l’instrument unique d’information, fonctionnel et interplanétaire. »[6]

Si l’information ne fait pas monde, c’est justement parce qu’elle transforme la parole en instrument de transmission de messages et qu’à travers elle « le langage se livre […] à notre pur vouloir et à notre activité comme un instrument de domination sur l’étant »[7].

[1] « L’origine de l’œuvre d’art », op. cit., p. 42.

[2] Loc. cit.

[3] Abraham Moles, Sociodynamique de la culture, Paris, Mouton & Cie, 1967, p. 69.

[4] « Séminaire des 10 et 12 mars 1965 » dans SdZ, p. 123.

[5] LTLT, p. 40.

[6] AP, pp. 144-145.

[7] « Lettre sur l’humanisme », op. cit., p. 74.

Extrait de « Heidegger et la question du Management »

Couverture

 

Le gigantisme le plus visible, celui qui frappe les consciences et éclipse la condition ordinaire de la catastrophe et du péril, provient des effets aussi spectaculaires que désastreux des deux bombes atomiques larguées sur Hiroshima puis Nagasaki au début du mois d’août 1945. Par ce geste inouï, l’homme prouve qu’il peut mettre fin à l’étant sur lequel il règne en maître. Héritier des Géants, il mobilise les forces élémentales qu’il délivre du secret et arrache à la nature pour en exposer la pleine puissance digne du divin courroux. Mais imagine-t-on un roi sans royaume ? Dix ans plus tard, Heidegger développe dans Sérénité une réflexion à propos de l’Enracinement dans l’âge atomique : le penseur remarque également que la bombe en constitue le trait le plus caractéristique ; toutefois, l’évidence se fait superficialité, car elle masque la révolution métaphysique et scientifique du XVIIe siècle qui, en transformant le monde en objet puis en fonds disponible pour la pensée calculante, prépara l’avènement du nucléaire. Aussi bien Heidegger peut-il livrer à Médard Boss que « c’est d’abord par la menace future de la bombe atomique que l’on peut voir la portée du pas accompli par Galilée »[1]. Mais si la focalisation sur l’arme et ses fatales explosions bloque l’accès à la question vers la Technique, elle rend également aveugle à sa condition de possibilité concrète, à savoir que, « sur tout le globe » [2], les physiciens et les scientifiques travaillent « dans de vastes organisations »[3], si bien qu’il faille se demander, radicalement : « […] toutes choses vont-elles être prises dans les pinces de la planification et du calcul, de l’organisation et de l’automation ? »[4].

[1] SdZ, p. 228, entretien du 24 avril au 4 mai 1963.

[2] « Sérénité », op. cit., p. 140.

[3] Loc. cit.

[4] Ibid., p. 139.

Le gigantesque : extrait de « Heidegger et la question du Management »

Première de couv

Le gigantesque, ce qui a trait au géant, ou qui est le géant en propre, qualifie le monumental et monstrueux achèvement des Temps Modernes marqués par « la planification et le calcul, la réorganisation et la sécurisation »[1]. Plus récemment au centre d’un ouvrage du philosophe Olivier Rey, Une question de taille, le gigantesque est une catégorie déjà maniée par Heidegger pour caractériser l’époque par son obsession de la grandeur et de la démesure, par sa quantophrénie qui déconnecte les nombres avancés, astronomiques pour la plupart (Produit Intérieur Brut, plans économiques, années-lumière, etc.), de l’expérience du sens commun. Plus encore, la grandeur, comme quantum, loin d’opérer sur le seul registre du quantitatif, se fait également qualité :

« Ce n’est plus, ici-devant représentable, ce qu’a d’objectif une réalité quantitative sans limites ; c’est au contraire la quantité en tant que qualité. Qualité – entendue ici comme caractère fondamental du quale, du ce que c’est, de la pleine essence, de l’estre même ».[2]

Le quantitatif est le qualitatif, la quantité la qualité, le nombre l’être. Le gigantesque donne à la détermination du réel par le calcul la dimension planétaire du Gestell, exemplifiée par les guerres mondiales qui scandèrent le XXe siècle mais aussi par la propagation globale de la technique. Il dit le déferlement total de la puissance qui ne vise qu’à son propre accroissement.

Mais pourquoi utiliser ce terme de « gigantesque » ? Heidegger, dont on se rappelle qu’il plaça un extrait du Sophiste en incipit d’Être et Temps, se situe ici volontairement dans le sillage de Platon ; ce dernier évoque, en effet, la gigantomachie qui préside au combat des deux partis quant à la question de l’être : « Καὶ μὴν ἔοικέ γε ἐν αὐτοῖς οἷον γιγαντομαχία τις εἶναι διὰ τὴν ἀμφισβήτησιν περὶ τῆς οὐσίας πρὸς ἀλλήλους »[3]. Le combat de géants, interminable, met aux prises les tenants du corps, qui « ramènent sur terre toutes les choses du ciel » et sont «  de terribles hommes » selon le mot de Théétète, à leurs adversaires, « d’humeur plus apprivoisée », qui établissent l’existence à partir des formes intelligibles. On reconnaîtra dans cette présentation des partisans d’une part ce que l’Étranger appelle malicieusement « l’authentique et noble sophistique », et d’autre part la philosophie en quête, depuis ses commencement jusqu’à sa reformulation chez Heidegger, de la primo-question : qu’est-ce que l’être ? Entre sophistique et philosophie, l’opposition est irréductible, et toujours actuelle : au sensualisme de la première qui mène à l’artifice (du langage par exemple), à l’instabilité ainsi qu’à l’errance, la seconde oppose le principe de la fondation, et la fondation du principe, qui garantissent un monde habitable et ordonné, un ϰόσμος. Le gigantesque témoigne donc de l’entreprise de Heidegger qui, loin de fomenter un projet de destruction de la philosophie, ajoute sa voix au chœur des philosophes : « […] il faut donc poser en termes tout à fait nouveaux la question du sens de l’être »[4].

[1] « L’ »époque » des conceptions du monde », op. cit., p. 124.

[2] APP, § 70, p. 162.

[3] Platon, Le Sophiste, 246 a, dans Platon, Parménide, Théétète, Le Sophiste, op. cit., p. 197 : « En vérité, il y a entre eux comme une espèce de gigantomachie, tant ils sont peu d’accord dans leurs idées sur l’être » (traduction libre).

[4] ET, p. 21.

Le Management, une ‘pataphysique

Couverture

 

Tandis qu’il n’est de science que du général, le management penche irrésistiblement du côté de la ’pataphysique que le Docteur Faustroll définissait comme « la science du particulier » qui « étudie les lois qui régissent l’exception »[1]. Manager, ce n’est rien de moins que de perpétuer l’existence d’un état d’exception en se fondant sur une science nominaliste des accidents : la cybernétique. Manager, c’est maintenir le subtil équilibre du déséquilibre : à trop rechercher la stabilité, l’organisation implose et se dissout, par défaut en quelque sorte, dans son milieu ; à absorber toute l’information extérieure, elle explose et se désagrège, à l’inverse, par excès. Manager, c’est en fin de compte piloter, ou naviguer, en évitant l’écueil de l’ouverture, qui guette le réseau, et le suicide de la clôture, qui menace le système fermé. Or, un tel gouvernement de l’Exception, un tel pilotage du Déséquilibre, une telle politique de la Différence, se paient d’un prix fort : celui de la constante vigilance à l’accident qui arrive, celui de l’attention soutenue à l’événement (c’est-à-dire à l’information comme « atome de circonstance »). Voilà la raison pour laquelle la mise en sécurité de l’étant constitue un enjeu crucial des Temps Nouveaux, et plus encore de la postmodernité : elle conjure le fonds exceptionnel de la planète cybernétique, si bien que l’inflation normative[2] ne reflète pas la réalité d’une société qui serait devenue plus normative que jamais, mais correspond plus profondément à une entreprise de régulation du désordre. Il n’est dès lors guère surprenant que la sécurité assiège l’ensemble des pans de notre existence, jusqu’à en devenir un principe régulateur selon Frédéric Gros[3] : elle se fait en effet « sociale », « alimentaire », « énergétique », elle concerne les frontières mais aussi les banlieues, elle est réelle aussi bien que ressentie (« sentiment d’insécurité).

[1] Alfred Jarry, Gestes et opinions du docteur Faustroll, Livre II, dans Œuvres, Paris, Éditions Robert Laffont, « Bouquins », 2004, p. 492.

[2] Qu’il nous soit ici permis de renvoyer à notre ouvrage Au fondement du Management, Théologie de l’Organisation, Volume 1, dans lequel nous prîmes le temps de distinguer loi, norme et règle (op. cit., pp. 40-42).

[3] Frédéric Gros, Le Principe Sécurité, Paris, Gallimard, « nrf », 2012.

 

 

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