LA SOCIÉTÉ DE LA FATIGUE / LE DÉSIR – DEUX OUVRAGES DE BYUNG-CHUL HAN

Je parlais dans mon précédent billet de cette toute fraîche et bien belle découverte qu’est pour moi ce philosophe coréen, Byung-Chul Han. Eh bien, la lecture des deux ouvrages suivants (dans l’ordre chronologique, c’est ainsi que je procède pour m’imprégner de la pensée d’un auteur) tend à confirmer  cette hypothèse.

S’attarder auprès des choses afin d’humer Le parfum du temps, titre du précédent ouvrage commenté sur ce blog, requiert la reconnaissance d’une négativité fondamentale, d’une distance aux choses et aux hommes qui permette de les apprécier en s’en rapprochant. Pas de proximité, en effet, sans un éloignement préalable; pas de positivité qui ne soit le fruit du travail souterrain d’une négativité.

Que se passe-t-il alors à l’époque de la positivité absolue, de « la positivisation générale de la société » (La société de la fatigue, page 27)? Se développent un ensemble de maladies – dépression, burn-out, troubles de l’hyperattention -, qualifiées par l’auteur d' »infarctus neuronaux », qui procèdent non plus d’une résistance du réel ou d’autrui, mais d’une hypertrophie du moi :

En revanche, la maladie dépressive, dont souffre le sujet performant aujourd’hui, n’est précédée d’aucune relation ambivalente conflictuelle entretenue avec un autre dont on aurait été séparé. Aucune dimension d’altérité n’est impliquée. Le coresponsable de la dépression, à laquelle aboutit fréquemment le burn-out, c’est plutôt le rapport exagéré entretenu avec soi, sur-contrôlé, excessif, un rapport qui adopte des caractéristiques destructrices. Le sujet performant, épuisé, dépressif, est en même temps usé par lui-même. Il est fatigué, épuisé de lui-même, de la guerre qu’il mène contre-lui même. Incapable de sortir de lui-même, d’être dehors, de se fier à autrui, au monde, il s’acharne sur lui-même, ce qui aboutit, paradoxalement, à creuser et vider le Soi. Le sujet s’use comme dans une roue de hamster qui tourne toujours plus vite sur elle-même. (La société de la fatigue, p. 20-21)

C’est alors que le second livre, qui met en miroir l’Eros et la pornographie, prend son sens. Car l’amour, selon Han, se définit justement par la prise en compte d’une altérité non assimilable au Même de l’obscène.

 

 

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LE PARFUM DU TEMPS. ESSAI PHILOSOPHIQUE SUR L’ART DE S’ATTARDER SUR LES CHOSES – BYUNG-CHUL HAN

Délicieuse surprise que ce philosophe coréen officiant en Allemagne, à Berlin, à l’Ecole des Beaux Arts – je veux parler de Byung-Chul Han – dont la lecture m’a été conseillée, une fois n’est pas coutume et il convient de le pointer, par un directeur des ressources humaines sympathique et cultivé, en l’occurence celui des Hôpitaux Necker de Paris: Frédéric Spinhirny. Grâce lui en soit rendue !

Délicieuse surprise donc que cette méditation sur le temps, la durée, la contemplation, le séjour auprès des choses, que la métaphore du parfum, charriant pour Han les effluves de l’encens chinois – qui, contrairement au sablier occidental mesure le temps sans s’écouler mais en laissant son empreinte olfactive -, conduit à son point exquis : l’attention portée à la délicate présence du monde plutôt que l’action engagée dans la fugacité de l’histoire.

On ne s’étonnera donc pas de retrouver, sous la plume de notre philosophe, les fulgurations de Nietzsche, qui ne laissait pas de ridiculiser l’agitation du dernier homme, mais aussi les chemins de Heidegger, dont l’auteur note à juste le titre le mouvement circulaire et les allures d’aller et de retour qui forment le ronde du monde. Se dissimule derrière ces philosophes modernes le souvenir du monde grec, celui du mythe et d’Homère, celui de Platon, d’Aristote et de la philosophie, celui de Plotin et du néoplatonisme. Lisez plutôt (page 69)!

La « jouissance » immédiate est incapable de voir le beau car la beauté d’une chose n’apparaît que « plus tard » dans la lumière d’une autre chose, dans la signifiante d’une réminiscence. Le beau est redevable de son existence à une durée, à une réunion contemplative. L’éclat et le charme du moment ne sont pas beaux, ils sont une lueur, une phosphorescence des choses. … Ce n’est qu’en s’attardant de manière contemplative sur les choses, voire en étant dans une retenue ascétique que celles-ci dévoilent leur beauté, leur essence odorante. Elle est constitué de sédiments temporels phosphorescents.

C’est la raison pour laquelle Han se méfie de nos temps qui, à force de privilégier la vie active, c’est-à-dire le travail et l’utilité, aboutissent à l’anéantissement de la durée, à la compression du temps en instant, à une dyschronie qui empêchent de s’attarder auprès des choses, de leur densité, de leur lourdeur. La modernité est légère, alors qu’elle s’est pourtant bâtie sur le principe de gravité qu’il serait bien expédient d’étendre au temps (« gravité temporelle ») et aux mots (« gravité sémantique »).

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LES SOMMETS DU MONDE – PIERRE MARI

C’est un récit de la fin de l’Algérie française émouvant, poignant, déchirant que nous offre le romancier Pierre Mari. J’en suis ressorti le ventre ouvert, tripes à l’air et coeur arraché. Avec aussi les yeux humides au moment de refermer cette bouffée de nostalgie :  » les yeux noyés, et en avant » comme dit la phrase qui clôt ce roman des origines.

 

Il y a la vie qu’on mène et il y a l’autre. Celle qui ne se laissera jamais faire, ni conduire nulle part. Celle qui se fiche bien de toute espèce de chemin, étape ou destination. Celle qui s’accroche à un point de notre histoire, à ne plus vouloir en démordre – continuez sans moi, je plante là ce qui me sert d’étendard, et au diable la suite. On avale tellement de temps qu’on s’en ferait sauter le corps et l’âme, s’il n’y avait pas cet acharnement d’orgueil à rester en arrière. A chercher le jour indépassable où tout a été dit. A se débattre avec les prétendants au titre, dans la seule mêlée qui finalement vaille le coup. (page 293)

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La rame à l’épaule – Conférence au Cercle Aristote

Ci-dessous la vidéo de présentation de mon dernier ouvrage, « La rame à l’épaule. Essai sur la pensée cosmique de Jean-François Mattéi », conférence présentée dans le cadre du Cercle Aristote :

 

 

L’ouvrage a été préfacé par Jean-Jacques Wunenburger, postfacé par Pierre Magnard, et illustré par mon ami Vadim Korniloff. Vous pouvez l’acheter en cliquant sur sa couverture :

 

 

 

 

 

 

Il me manquait un Asensio, le voici !

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Et voici, comme un avant-goût, page 35 :

« C’est que la parole, avec Héraclite l’Obscur et Platon, dans les traditions juives ésotériques qui évoquent l’exigence de deux Torah, l’une écrite, offerte à tous et l’autre parlée, secrète et invisible, a gardé, contre sa trace écrite justement, donc dramatiquement définitive, une liberté et un prestige inépuisables, remarquables, fascinants parce qu’ils se veulent originels: le prestige même dont les textes sacrés auréolent la première parole, bien sûr divine, infinie, divinement libre. Ainsi la venue du Christ, parole vivante et source de toute parole, pourra bien représenter aux yeux des artistes et des théologiens de l’Occident médiéval chrétien la matrice de toute création artistique et le Graal qu’il s’agira, coûte que coûte, de découvrir, ou plutôt de redécouvrir. »

 

 

Puis-je vous conseiller une cure d’Asensio pour les fêtes de Pâques?

Asensio

Les obsessions de Juan Asensio : le Mal, la Parodie et le Simulacre, la Parole et les logocrates, la Création, le Silence.

Les incontournables de Juan Asensio : Bernanos, Bloy, Gadenne, Conrad, Hello, Sabato, Steiner, Boutang.

Une écriture emportée, engagée, sacrificielle, passionnelle, rédemptrice, christique. Cela vous changera de la marmelade postmoderne. Il se défend certes d’être universitaire – et que l’université ne veuille pas de lui prouve à quel point elle est malade -, mais par son écriture le concept retrouve son tranchant alors que tant d’intellectuels-fonctionnaires noient les idées dans le maelström indifférencié d’un novlangue moralo-technique.

Et pour ne rien gâcher, je découvre sous sa plume cet extrait de Roberto Calasso dans La Ruine de Kasch :

 » Organisation : ce mot menaçant que nous trouvons partout, du bas de l’échelle à son sommet, est désormais le mot métaphysique, et même: c’est le mot où toutes la métaphysique semble avoir émigré comme une famille de nobles déchus dans un trois-pièces de banlieue. Et pourtant, de leur misérable observatoire, ils semblent exercer un pouvoir qui ne s’est jamais étendu si loin ».

Asensio serait-il sensible à la colonisation managériale de nos existences?

Son site, à visiter de toute urgence : http://www.juanasensio.com

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Etienne Gilson, La philosophie de Saint Bonaventure : grandiose conclusion

Extrait :

La doctrine de Saint Bonaventure maque donc à nos yeux le point culminant de la mystique spéculative et constitue la synthèse la plus complète qu’elle ait jamais réalisée. Dès lors, on comprendra sans peine qu’elle ne soit jamais rigoureusement comparable en aucun de ses points à la doctrine de Saint Thomas d’Aquin. Sans doute, nier leur accord fondamental serait absurde; ce sont deux philosophies chrétiennes et chaque menace contre la foi les trouve unies pour faire front contre elle. S’agit-il du panthéisme? L’une et l’autre enseignent la création ex nihilo et maintiennent une distance infinie entre l’être par soi et l’être participé. S’agit-il de l’ontologisme? L’une et l’autre nient formellement que Dieu puissent être vu par la pensée humaine dès cette vie, à plus forte raison nous en refusent-elles cette connaissance habituelle que l’ontologisme accordait.S’agit-il du fidéisme? L’une et l’autre lui opposent l’effort le plus complet de l’intelligence pour prouver Dieu et pour interpréter les données de la foi. S’agit-il du rationalisme? L’une et l’autre coordonnent l’effort de l’intelligence à l’acte de foi et maintiennent l’influence bienfaisante de l’habitus de la foi sur les opérations de l’intelligence. Accord profond, indestructible, proclamé par la tradition qui l’a soumis à l’épreuve des siècles que personne d’ailleurs, mêmes au temps des pires luttes doctrinales, n’a jamais contesté. Mais si ces deux philosophies sont également chrétiennes, en ce qu’elles satisfont également aux exigences des données de la foi, elles n’en restent pas moins deux philosophies. Et c’est sans doute pourquoi dès 1588 Sixte V proclamait, et en 1879 Leon XIII rappelait, qu’ils furent deux à construire la synthèse de la pensée scolastique au moyen âge et qu’aujourd’hui encore ils restent deux à la représenter; deux nourritures et deux lumières: duae olivae et duo candelabra in domo Dei lucentia. Les tentatives auxquelles se livrent parfois leurs interprètes pour transformer en une identité de contenu l’accord fondamental que nous avons marqué entre les deux systèmes, peuvent donc être considérées comme inutiles et vaines dès leur principe; car il est clair que si ces deux doctrines sont organisées selon deux préoccupations initiales différentes, elles n’envisageront jamais sous le même aspect les mêmes problèmes, et que par conséquent l’un ne répondra jamais à la question précise que l’autre se seras posée. La philosophie de Saint Thomas et celle de Saint Bonaventure se complètent comme les deux interprétations  les plus universelles du christianisme et c’est parce qu’elles se complètent qu’elles ne peuvent ni s’exclure ni coïncider.

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Fraigneau – Journal profane d’un solaire M. De Pontchâteau

Fraigenau Pontchâteau

 

Rome (Fêtes de Pâques)

 

Ici, seulement, le Christ est ressuscité dans toute sa gloire. Il décide que le monde est le verger en fleurs où réfléchir sa face rayonnante. Parterre aux couleurs mêmes de tulipes, de roses, d’anémones, de genêts, de jasmins; pourpre cardinalice, or des chasubles, étincellement des pierres précieuses, manteaux brodés des princes et des chevaliers de Malte, avec leurs croix comme des pervenches, encensoirs balancés et leurs pétales de fumées qui se dispersent, danses sacrées des marbres géants du Bernin; plus loin, champs en fête d’un peuple agenouillé et coiffé de mouchoirs violents, étendards et grappes de lilas; puis, tout les palais orangés et pavoisés; enfin, l’immense campagne aux ruines joyeuses et les cloches s’envolant aux quatre coins du monde parmi la neige tournoyante des colombes de paix.

 

Charles Maurras, Les vergers sur la mer. En ouvrant une page au hasard…L’étang de Marthe

Les vergers sur la mer

La patronne d’Athènes a donc régné sur nos rochers et leur pure corniche connut les pompes dérivées de Panathénées archaïques. Un ciel infiniment moins brutal que celui du reste de la Provence maritime flotte sur ces promontoires bleus et dorés; la délicatesse de sa lumière ne pouvait manquer d’enchanter des yeux ioniens, soit qu’elle s’éteignît sur les eaux du couchant, au milieu des plus vives nuances de la pourpre, adoucies d’améthyste et d’or, soit que ses premiers feux revinssent couronner de safran et de rose le cône vigoureux où se lève notre soleil.