ELOGE DU CARBURATEUR – MATTHEW CRAWFORD

« Eloge du carburateur »: le titre fait référence à la passion et au métier de l’auteur, la mécanique. Mais le sous-titre, quant à lui, pointe directement vers la finalité de l’ouvrage : « Essai sur le sens et la valeur du travail ». C’est dire qu’il s’agit là d’une lecture plus que salutaire par les temps qui courent et dont les chiffres suivants donnent une image saisissante :

  • seuls 11% des salariés se disent impliqués dans leur travail.
  • 90% des salariés sont en cours de reconversion ou y pensent.
  • 25% des créations d’entreprise artisanale sont le fait de diplômés d’un Master 2 (Ecoles de commerce et Sciences Po principalement).

Et l’auteur de pointer vers la cause du malaise : le management scientifique, c’est-à-dire l’ensemble de connaissances accumulées depuis plus d’un siècle qui se trouve enseigné dans les écoles de commerce et les universités. Reformulons : plutôt que de se demander quel management pourrait favoriser l’implication des salariés dans leur travail, ne faudrait-il pas, toutes affaires cessantes, arrêter de poser cette question et réfléchir à une organisation du travail qui ne procède plus du corpus managérial.

Pourquoi donc? Car le management, en son essence même, dématérialise le travail. Il y a un siècle, la division du travail envahissait aussi bien les usines que les bureaux et empêchaient les hommes de s’approprier l’ensemble de la production. La société de consommation fut alors la compensation de cette aliénation. De nos jours, c’est le raisonnement par « compétences » et « modes opératoires » qui prive l’activité de sa concrétude. D’où les corollaires : perte du sentiment de soi, abaissement intellectuel, dégradation du sens éthique.

Bref, une lecture simple, accessible, mais incontournable.

 

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CONTRE LE TRAVAIL – GIUSEPPE RENSI

L’ouvrage de Giuseppe Rensi s’offre comme une bouffée d’oxygène à tous ceux qui cherchent à donner du sens à la civilisation du travail, la nôtre, mais n’y parviennent guère : car, au lieu de consentir à un injustifié sentiment de culpabilité, il conviendrait plutôt de réfléchir à l’impossibilité logique d’une telle tâche. Pour le philosophe, en effet, le paradoxe fondamental s’énonce de la façon suivante : « Le travail est esclavage. La nécessité du travail est immuable. Par conséquent, l’esclavage est et sera et devra être immuable. Face à cette vérité, que l’esprit grec avait déjà clairement perçue et énoncée, il n’est pas d’issue » (page 122).

Pourquoi le travail serait-il esclavage ? Une première raison relève de la nécessité : pour satisfaire nos besoins, il nous faut soit produire les biens fondamentaux, soit nous les procurer par le biais de l’échange et donc de la monnaie ; ce qui, dans les deux cas assigne l’individu, son corps et son cerveau, à une activité utile de transformation nommée « travail ». Or, et c’est ici une seconde raison qui entre en scène, le développement de l’homme par des activités inutiles que Rensi regroupe sous le terme générique de « jeu » : le jeu à proprement parler, mais également l’art, la contemplation, la science, etc., toutes acticités qui trouvent leur fin en elles-mêmes sans se soumettre à une cause finale extrinsèque. Cela signifie que le temps passé à travailler nuit à l’épanouissement de l’homme, puisque travailler et jouer ne peuvent prendre place en même temps. Il faut bien alors en conclure que le travail est esclavage, mais un esclavage nécessaire donc éternel car il répond à l’exigence de satisfaction de nos besoins fondamentaux.

Fort de ce raisonnement, l’auteur s’en prend alors aux révolutionnaires qui croient pouvoir anoblir le travail en le libérant des contraintes capitalistes. Illusion ! Que faire ?, demanderont alors les pragmatiques ? « Restituer au travail, ne serait-ce qu’une partie, de sa valeur spirituelle ne sera possible qu’en désagrégeant et en détruisant la société actuelle, en la simplifiant de sorte à revenir à l’économique villageoise et à des formes d’artisanat » (page 94). Telle est l’incontournable condition, pour Rensi, d’un travail qui pourrait être l’occasion, pour le travailleur, d’une activité créatrice et par conséquent dotée de sens.

 

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MAINTENANT par le COMITÉ INVISIBLE

Emmanuel Joseph Sieyès publie en 1789 une brochure intitulé Qu’est-ce que le Tiers État ? qui allait exercer une influence considérable sur les révolutionnaires. L’abbé y introduit une distinction entre le pouvoir constituant et le pouvoir constitué, celui-là primant, ontologiquement et chronologiquement, sur celui-ci. Pourtant, l’histoire semble montrer, c’est en tout cas ce que prétend Antonio Negri dans son Le pouvoir constituant paru en 1997, que les penseurs et les acteurs recouvrent trop vite le pouvoir constituant par le pouvoir constitué, neutralisant alors la force révolutionnaire du premier par le conservatisme du second. C’est pourquoi la démocratie, pour remettre en cause l’ordre établi, doit sans cesse revenir se régénérer auprès de cette source vive qu’est le pouvoir constituant.

D’aucuns pourront reprocher à Negri de négliger ceci : à savoir que cette priorité accordée au pouvoir constituant ouvre la porte au pouvoir constitué. En effet, s’il y a du constituant, c’est qu’il peut y avoir du constitué ; s’il y a une procédure, c’est qu’elle peut déboucher sur un produit et un ordre. C’est tout l’enjeu du dernier ouvrage du Comité invisible, intitulé Maintenant, qui défend la thèse selon laquelle le pouvoir destituant doit damner le pion au couple pouvoir constituant/pouvoir constitué : « Là où la logique constituante vient s’écraser sur l’appareil du pouvoir dont elle entend prendre le contrôle, une puissance destituante se préoccupe plutôt de lui échapper, de lui retirer toute prise sur elle, à mesure qu’elle gagne en prise sur le monde qu’à l’écart elle forme. […] Ainsi donc, là où les constituants se placent dans un rapport dialectique de lutte avec ce qui règne pour s’en emparer, la logique destituante obéit à la nécessité de s’en dégager » (p. 76). Destituer le monde, c’est ainsi ne pas lui accorder le statut de l’institution ; en d’autres termes, le véritable révolutionnaire ne combat point l’ordre en place, mais plutôt le besoin d’ordre, ou encore sa substance ; c’est la raison pour laquelle il expérimente des formes de vie, y compris et surtout celles qui prennent place dans la lutte des manifestations, l’agitation des émeutes et la violence des casses.

 

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