Au fondement du Management : extrait

Couverture Au fondement du Management

L’achèvement de la métaphysique parousiaque dans le mouvement panorganisationnel confère aux sciences de gestion un statut sans égal par ailleurs. Elles sont le réceptacle du savoir apocatastasique : le lieu théorique du Savoir comme récapitulation de l’ensemble des savoirs rationnels issus de la décision platonicienne dont les neuf possibilités ont été énoncées dans le Parménide[1]. Aussi cette situation oblige-telle à une relecture des efforts de définition des sciences de gestion et de leurs rapports avec les autres sciences, notamment sociales et humaines. Les questions de l’identité et de la transdisciplinarité s’éclairent alors d’un nouveau jour : déconnectés du mouvement panorganisationnel, les tentatives de définition des sciences de gestion par leur objet (« le management », « l’action collective », « l’organisation », etc.) ainsi que les essais de délimitation et de franchissement de ses frontières (économie, sociologie, anthropologie, droit, biologie…) se trouvent voués à l’échec car ils se déploient dans l’espace purement régional et périphérique de la rationalité scientifique. L’inédite configuration époquale assigne, qu’on le veuille ou non, les sciences de gestion à une mission ontologique propre : être le lieu de la pensée de la synthèse de la rationalité métaphysique et de son « dépassement ». Si la philosophie, à ses débuts, portait en son tronc l’unité des potentialités de déploiement de la rationalité inaugurale, elle se scinda au fur et à mesure de l’histoire occidentale et se séparer de ses propres excroissances : les sciences de gestion sont la reconstitution de l’unité rationnelle, mais sous sa forme terminale, une fois le processus métastatique achevé.

[1] Platon, Parménide, Gallimard, 1991, 137c-165d (traduction d’Auguste Diès).

Heidegger & La question du Management : extrait (chapitre consacré à la technique)

Première de couv

Poursuivons notre route avec La question de la technique : si le Gestell pose l’étant dans son ensemble dans la disposition de la disponibilité, alors qu’advient-il de l’homme ? « Lorsque l’homme y est pro-voqué, y est commis, alors l’homme ne fait-il pas aussi partie du fonds, et d’une manière encore plus originelle que la nature ? »[1] interroge judicieusement Heidegger. La question se pose : l’homme lui-même ne doit-il pas s’accorder à la machine et à l’ordinateur, et à la technique de façon plus générale ? Cette adaptation ne suppose-t-elle pas elle-même le déploiement de techniques spécifiques ? C’est en tout cas ce que laisse penser Norbert Wiener : « Nous avons modifié si radicalement notre milieu que nous devons nous modifier nous-mêmes pour vivre à l’échelle de ce nouvel environnement »[2].

La programmation de cet homme nouveau relève précisément de la mission du management. Taylor le formule déjà explicitement :

« It does, however, involve a certain combination of elements which have not existed in the past, namely, old knowledge so collected, analyzed, grouped, and classified into laws and rules that it constitutes a science ; accompanied by a complete change in the mental attitude of the working men as well as of those on the side of the management, toward each other, and toward their respective duties and responsibilities ».[3]

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Extrait (Au fondement du Management – Théologie de l’Organisation, Volume 1)

Couverture Au fondement du Management

Autant les auteurs anonymes de Gouverner par le chaos ont su percevoir les liens entre gestion et cybernétique, autant il faut rendre grâce à Tiqqun d’explorer, à la suite de Martin Heidegger, « l’hypothèse cybernétique ». Ce que le philosophe de la Forêt Noire a évoqué sans développer : « Il n’est pas besoin d’être prophète pour reconnaître que les sciences modernes dans leur travail d’installation ne vont pas tarder à être déterminées et pilotées par la nouvelle science de base, la cybernétique. Cette science correspond à la détermination de l’homme comme être dont l’essence est l’activité en milieu social »[1], Tiqqun le pousse à son étincelant paroxysme, à tous niveaux et sur tous plans : ontologique, politique, éthique. Les travaux de cette revue, dont la parution s’est arrêtée dès le second numéro, se répartissent en deux groupes : le premier contient les réflexions sur l’être-au-monde contemporain et contient par exemple la Théorie du Bloom et la Théorie de la Jeune Fille ; le second relève de la « métaphysique critique » comme pensée et expérience de la subversion du nihilisme économique contemporain. « L’hypothèse cybernétique » appartient à ces deux catégories, elle qui débute par une présentation de la cybernétique comme nouvel être-au-monde informationnel et dispositif de contrôle damant le pion à l’autorité traditionnelle, et s’achève par des considérations stratégiques et tactiques sur les modalités du basculement de l’Empire. La cybernétique achève la métaphysique occidentale en rendant le monde totalement présent à lui-même, dans une transparence intégrale et lumineuse dans laquelle tout fondement se trouve immanentisé – l’information comme subjectum –, elle est la métaphysique de la fin de la métaphysique. Elle intensifie jusqu’à son extrême la logique du processus propre à la modernité depuis René Descartes[2], elle rend le monde liquide et fait de lui un ensemble de flux ne cessant de s’accélérer vertigineusement[3], dans une singulière ironie de l’histoire qui voit la fin de la métaphysique dans la dilution généralisée alors même qu’elle émargea des eaux de Thalès  : mais cela suppose la décapitation de tout tiers, l’éradication de toute verticalité, la suppression de toute transcendance ; la cybernétique ne suppose plus que l’on se positionne pour un choix de valeurs, mais travaille au contraire à l’acceptation par l’humanité d’un postulat d’absence de valeurs auxquelles se substituent des finalités et des buts qui permettent d’assurer le contrôle par rétroaction des comportements. Voici très précisément l’un des sens que Friedrich Nietzsche attribuait au concept de « nihilisme » : « Que s’est-il passé au juste ? Le sentiment d’absence de valeur s’est fait jour lorsqu’on a compris que le caractère de l’existence dans son ensemble ne saurait être interprété ni par le concept de « fin », ni par le concept d’ « unité », ni par le concept de « vérité ». On n’aboutit à rien ni n’atteint rien, de la sorte […]. Bref : les catégories « fin », « unité », « être » par lesquelles nous avons glissé une valeur au monde, voici que nous les en retirons – et désormais le monde paraît sans valeur… »[4].

[1] Martin Heidegger, Questions IV, « La fin de la philosophie et la tâche de la pensée », Gallimard, 1976, p.284-285.

[2] Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, op. cit., p.370.

[3] Zygmunt Bauman, La vie liquide, Le Rouergue / Chambon, 2006 ; Le présent liquide. Peurs sociales et obsession sécuritaires, Seuil, 2007.

[4] Friedrich Nietzsche, Fragments Posthumes 1987-1988, Gallimard, 1976, [99].

Heidegger et la question du Management : extrait (fin de l’introduction)

Première de couv

La sophistique, et le management, son avatar le plus « sophistiqué », ne quittent pas le sol de l’ontologie pour une autre fondation : c’est le monde comme tel qu’ils nient. Rien de tel que de revenir à l’étymologie pour saisir la portée de ce nihilisme : nihil provient de ne, particule de négation, et de hilum, le hile qui désigne le point d’attache de la graine au funicule. Ainsi le nihilisme sophistique, fût-il antique ou contemporain, a-t-il toujours à voir avec le dé-tachement, la rupture de l’attache qui lie le Dasein au monde ; il pointe une absence d’articulation du λόγος[1] au ϰόσμος, laissant la place vacante pour le jeu de la conviction non fondée et les purs effets de la rhétorique. C’est là sombrer dans la barbarie, qui accompagne toujours la beauté et l’excellence de la civilisation comme son ombre prétentieuse : non point dans la férocité de la feritas, les ravages de la force et de la violence, mais bien dans les délices de la vanitas qui renvoie le discours à la vacuité des egos ainsi qu’à la clôture du moi sur lui-même[2]. L’âme qui ne cherche pas à sortir d’elle-même reste prisonnière du bourbier, signe traditionnel de la pesanteur que Raspe utilise judicieusement en décrivant le baron de Münchhausen qui, prisonnier des marécages, s’efforce de s’en extirper, lui et sa monture, par la simple poussée de ses jambes. La stérilité de cet effort est analogue à tout discours qui ne prendrait pour fin que sa propre puissance, à l’image des sophistes et des managers qui participent pleinement à ce projet de désertion ontologique au profit de la disparition progressive du sens.

[1] Logos : raison, discours, parole.

[2] Jean-François Mattéi, La barbarie intérieure. Essai sur l’immonde moderne, Paris, Presses Universitaires de France, « Intervention philosophique », 2001, p. 47.

Heidegger et la question du Management : Argument !

Première de couv

Qui ne se souvient du mythe de la caverne par lequel Platon présente notre humaine condition ? Des hommes, retenus par un joug, dont le regard ne peut qu’apercevoir les ombres qui se meuvent sur la paroi de la grotte…avant que l’un d’entre eux ne se détache et ne débute, dans la souffrance et le tourment, l’aventure de la philosophie.

Cette scène ne se rejoue-t-elle pas aujourd’hui au sein de ce que Heidegger nomme « l’époque planétaire » qui se caractérise, de façon essentielle, par la cybernétique et le management mondialisé ? Question toute rhétorique, nous en convenons. En d’autres termes, l’ouvrage défend la thèse que le management est à Heidegger ce que les sophistes furent à Platon, à savoir des simulacres de philosophie et de rationalité.

Deux fils, enlacés l’un dans l’autre, forment la trame de la réflexion. Il s’agit d’une part de repérer la présence, en creux, du management au sein de la philosophie de Heidegger : il s’y révèle en effet comme une étape cruciale de la métaphysique occidentale qui arrive aujourd’hui à son terme. Mais il en ressort d’autre part une lecture originale du management qui se centre plus sur ses aspects techniques ou sa dimension psycho-sociologique, mais le hisse à la dignité de l’objet même de la philosophie : l’ontologie